MONOCHROMES ROUGES

Ici comme ailleurs, une nouvelle génération de monochromes (je ne sais pas s’il s’agit du renouveau du monochrome) inspire facilement une certaine fascination par le radicalisme que suppose l’acte, mais il inspire aussi l’indifférence ou la méfiance, car finalement : qu’est-ce qu’un monochrome pourrait encore avoir à dire aujourd’hui ? Accessoirement, nombreux sont ceux qui se demandent ce qu’est un monochrome sinon un truc recouvert d’une seule couleur.
En fait, cette question est légitime et j’en fait la question centrale de mon travail. C’est d’ailleurs aussi pourquoi je dis parfois, en forme de boutade, que je m’essaie à « réinventer le monochrome ».
C’est bientôt le centenaire des actes liquidateurs de Malévitch et de Tatlin (ou celui d’Alphonse Allais de 1897 selon Denys Riout) et ces actes, qui ont pour certains mis une sorte de point final à la peinture ont à mon sens créer un renouveau du genre. En fin de compte, la tabula rasa n’est-elle pas surtout une occasion de recommencer ?
Je m’intéresse à la peinture après avoir fait un peu de photo, de la vidéo et quelques performances. Je pense que la peinture est un médium qui, contrairement à l’audiovisuel en particulier, ne leurre pas le spectateur. Elle est couleur, forme, elle est plate et immobile, mais elle ne fait pas illusion. En revanche, lorsqu’elle est réussie, elle obtient la plus grande gamme d’intelligence avec le spectateur : de l’émotion à la raison.
S’il en est ainsi, c’est que la peinture ne sait pas mentir car elle ne sait pas, ne peut pas cacher – ce que font très bien et trop souvent d’autres médias. La peinture n’élude pas et ne fait pas illusion : elle montre !
Le monochrome qui m’intéresse n’est pas une recherche sur le rapport de la peinture à la toile (Ryman, Soulages) ni une quête spirituelle (Rothko, Klein). Je peins très simplement : au rouleau, au pistolet, sans apprêt, sans ponçage, avec de la peinture industrielle de grande surface. Techniquement donc, les toiles sont d’une simplicité enfantine. Ceci dit, je ne peins pas le plus mal possible et je n’entends pas non plus adopter l’attitude hyper-nonchalente de certains minimalistes de renommée.
Ce qui m’intéresse, notamment avec ma série de toiles rouges (neuf toiles sur mur blanc formant les drapeaux du Danemark, de la Savoie et du Japon) est de maximiser le sens que peuvent revêtir ces petites surfaces d’une seule couleur et de faire ressortir de leur nature minimale leur potentiel expressif.
Pour ce faire, j’ai recours à la spatialisation et, fondamentalement, à la mémoire du spectateur. Alors que j’accroche ces neuf toiles sur une paroi blanche, le spectateur ne verra probablement que trois tableaux (bien sûr dans certains contextes culturels cela pourrait ne pas être ainsi). En soustrayant au mur un espace que le spectateur inclus dans le tableau, il réalise cette petite opération qui consiste à « voir ce qu’il connaît ». Autrement dit, ce que je tente de proposer avec mes toiles est une remise en question des statement de Stella (« What you see is what you get ») puis de Mosset (« What you see is what you see ») qui tendaient plutôt à réduire les possibilités d’approche de la peinture. Dans le cas de mes monochromes, on peut alors peut-être parler de « What you see is what you know ».

Genève, juin 2003
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